Bernard de Clairvaux et la Résurrection de Lazare (Jn 11) - quatrième dimanche de Carême A

Bernard et Lazare (Jn 11)

Lazare, l’ami du Seigneur, le frère de Marthe et de Marie, celui que Jésus a ressuscité quatre jours après sa mort : que dit Bernard de cette figure évangélique ? Il en parle notamment dans ses Sermons sur l’Assomption, l’évangile lu ce jour-là à Clairvaux étant Lc 10,38-42, la venue de Jésus dans la maison de Marthe et de Marie. Mais on n’y mentionne pas explicitement Lazare… Qu’à cela ne tienne, Bernard lit dans les silences : si Marthe orne la maison, et Marie s’occupe du Seigneur, le nettoyage préalable ne saurait être le fait que de leur frère :

Confions le nettoyage à Lazare… car au nom du droit de fraternité, la maison lui appartient en commun avec ses sœurs. Je parle ici de ce Lazare que la voix puissante du Seigneur a réveillé d’entre les morts, alors qu’il était enseveli depuis quatre jours et qu’il sentait déjà (Jn 11,39) : il paraît ainsi représenter assez adéquatement le type du pénitent.

Bernard de Clairvaux, Sermon II pour l’Assomption de Marie, § 7

C’est donc avec ce fil que l’abbé de Clairvaux va interpréter la figure de Lazare, si discret qu’il n’est pas toujours nommé et ne prend jamais la parole. Dans sa discrétion même, il peut se montrer compagnon de nous tous en chemin de conversion :

Que Lazare se tienne donc auprès de ceux dont la conscience a besoin d’être purifiée des œuvres mortes, qu’il se cache parmi ceux qui, blessés, dorment dans les tombeaux.

Bernard de Clairvaux, Sermon II pour l’Assomption de Marie, § 8

Dans le sermon suivant, Bernard reprend le fil de son explication. Il applique l’image de la maison au monastère, mais elle vaut aussi pour chacun de nous dans sa propre intériorité :

Considérons maintenant, frères, comment, dans cette maison qui est la nôtre, la charité se répartit sous ces trois formes : à Marthe la prise en charge de la vie communautaire, à Marie la contemplation, à Lazare la pénitence. Toute âme parfaite les assume ensemble, cependant chacune semble relever davantage de l’une de ces trois formes de vie : les uns s’adonnent à la sainte contemplation, d’autres se consacrent aux fonctions d’organisation pour le service de leurs frères, d’autres enfin, dans l’amertume de leur âme, repensent à leurs années passées, comme des blessés endormis dans des tombeaux.

Bernard de Clairvaux, Sermon III pour l’Assomption de Marie, § 4

L’abbé de Clairvaux commente abondamment les figures des deux sœurs, mais Lazare ? Ces âmes accablées par le regret de leur vie passée, où est leur place dans la communauté, comment les considérer à la lumière de l’évangile ? Avec beaucoup de réalisme, Bernard interroge :

Mais qu’est devenu Lazare ? Où l’avez-vous déposé ? (Jn 11,38). Je m’adresse aux deux sœurs qui ont enseveli leur frère sous leur prédication et leur service, sous leur exemple et leur prière.

Bernard de Clairvaux, Sermon III pour l’Assomption de Marie, § 7

A celui qu’on tient pour peu de chose, Bernard va donc consacrer son quatrième sermon. Il le fait à partir de ce qui est en apparence un détour, mais qui en réalité réordonne toutes choses selon leur vraie perspective : il repart du Christ :

L’anéantissement du Christ a eu pour effet notre plénitude, et sa misère, les délices du monde. Oui, de riche qu’il était, il s’est fait pauvre pour nous, afin de nous enrichir de son dénuement (2Co 8,9). Et l’ignominie de la Croix est devenue la gloire de ceux qui croient.

Bernard de Clairvaux, Sermon IV pour l’Assomption de Marie, § 1

C’est donc à partir de ce renversement, qui est au cœur du Mystère du Salut, que Bernard tourne à nouveau son regard sur Lazare :

Il y a plus : c’est vers le tombeau qu’il se hâte, lui, [le Christ], notre vie, pour ramener de ce tombeau celui qui y était enseveli depuis quatre jours. Oui : ce Lazare…, il vient le chercher, afin d’être cherché et trouvé par lui. Car « l’amour consiste en ceci : ce n’est pas nous qui avons aimé Dieu, mais c’est lui qui nous a aimés le premier » (1Jn 4,10). Allons, Seigneur ! viens chercher celui que tu aimes (Jn 11,3) pour faire en sorte qu’à son tour il t’aime et te cherche. Viens le chercher là où on l’a déposé (Jn 11,34) : il gît, en effet, enfermé, étroitement lié, lourdement chargé. Il gît dans ce lieu de réclusion qu’est sa conscience, … oppressé par le poids de la pénitence.

Bernard de Clairvaux, Sermon IV pour l’Assomption de Marie, § 2

Comment ne pas se reconnaître, au moins pour une part, dans cette âme tournée vers le Seigneur, mais tourmentée par le souvenir de ses errements passés et accablée par le combat pour s’en défaire ? Âme aimée de Dieu, mais qui ne sait pas encore vraiment aimer en retour, et en souffre… depuis quatre jours déjà (Jn 11,39), et qui sent mauvais, qui le sait, et c’est affirmé sans retenue par ses proches…

Bernard se livre alors à une interprétation spirituelle de ces quatre jours au tombeau : le premier est celui de la crainte, qui nous ensevelit à la prise de conscience de la réalité de notre péché, de toute la méchanceté commise ; le deuxième est celui de l’effort dans le combat, pour lutter contre les liens, les habitudes, les addictions ; le troisième est celui de la douleur et de l’amertume, quand on se consume dans le regret du passé, sans toutefois réussir à porter un regard neuf et constructif sur l’avenir ; le quatrième jour est enfin celui de la honte, où l’âme se considère dans toute sa misère, sans plus se voiler la face.

Mais Dieu qui est tendre et miséricordieux ne nous laisse pas longtemps dans cet état-là :

« Lazare, viens dehors ! » (Jn 11,43). Ne reste pas plus longtemps dans cette puanteur… l’être qui passe par une trop violente confusion et se consume en lui-même est tout près de désespérer. C’est pourquoi : Lazare, viens ici, dehors ! L’abîme appelle l’abîme (Ps 41,8) : l’abîme de lumière et de miséricorde appelle l’abîme de misère et de ténèbre. La bonté du premier est plus grande que ton iniquité, et là où le péché abonde, le premier abîme fait surabonder la grâce (Rm 5). Lazare, s’écrie-t-il, viens ici, dehors ! En d’autres termes, plus explicites : « Jusques à quand les ténèbres de ta conscience te retiendront-elles prisonnier ? Combien de temps encore, sur ta couche, ton cœur se sentira-t-il profondément transpercé de remords ? Viens ici, dehors ! Avance-toi, reprends souffle dans la lumière de ma miséricorde. »

Bernard de Clairvaux, Sermon IV pour l’Assomption de Marie, § 3

On comprend alors pourquoi ce texte est lu juste avant la Semaine Sainte, où se célèbre l’amour qui nous sauve, et dans le cadre de la préparation au baptême. C’est que la miséricorde appelle à elle pour nous régénérer !

Mais cette vie nouvelle, est-elle totalement libre, et de quelle liberté ? Comment comprendre le « Aime et fais ce que tu veux », dont Saint Augustin caractérisait la vie chrétienne, lui qui avait eu avant sa conversion une existence très mouvementée ? Quand vient la miséricorde, ôte-t-elle toute rigueur et toute règle, relativise-t-elle tout ? Que non, répond Bernard :

Et maintenant, que veut dire Jésus par ces mots : « Enlevez la pierre » (Jn 11,39) et un peu plus loin : « Déliez-le » (Jn 11,44) ? Après la visite de la grâce qui console, cessera-t-on de faire pénitence sous prétexte que le Règne de Dieu s’est approché ? …

Non, jamais ! Que la pierre soit ôtée, mais que demeure la pénitence : à la manière non plus d’une charge oppressante mais d’une force qui affermit l’esprit et lui redonne vie et vigueur, car sa nourriture, inconnue jusques là, est de faire la volonté du Seigneur. Dans ces conditions, la discipline elle-même n’est plus une contrainte pour l’homme devenu libre – conformément à cette parole : La loi n’a pas été instituée pour les justes (1Tm 1,9) – mais elle dirige celui qui l’accepte de bon gré, elle le conduit sur le chemin de la paix.

Bernard de Clairvaux, Sermon IV pour l’Assomption de Marie, § 4

L’homme libéré par le Christ reçoit la liberté de faire le bien, de conformer sa volonté et ses œuvres à ce qui est bon et conforme au Dieu Bon qui l’a sauvé. La discipline, la règle, les interdits ne sont plus des lois qui le brident et le briment de l’extérieur, mais comme les lignes d’une portée sur laquelle il inscrit la mélodie qui lui est propre, celle de sa vie libérée en Dieu.

Avant de conclure, se pose une dernière question : quel est ce tombeau de Lazare, ce séjour de mort dans lequel il était descendu ? C’est, dit Bernard, la conscience coupable, avec pour la tourmenter, la raison et la mémoire (Sermon IV, § 4 ; Sermon II, § 4). Mais le Seigneur n’a pas voulu laisser son ami dans une telle angoisse, de peur qu’il ne désespère en se voyant trop abominable (Sermon IV, § 4). Alors,

D’une voix forte, Jésus cria : « Lazare, viens ici dehors ! » (Jn 11,43). Oui, d’une voix forte, beaucoup moins forte cependant par sa sonorité que par la magnificence de sa bonté et de son efficacité.

Bernard de Clairvaux, Sermon IV pour l’Assomption de Marie, § 4

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