Contempler Jésus au désert
Le premier dimanche de Carême, depuis la plus haute antiquité, l’Eglise lit le récit du temps de Jésus a lui-même passé au désert après son baptême :
En ce temps-là, Jésus fut conduit au désert par l’Esprit pour être tenté par le diable. Après avoir jeûné quarante jours et quarante nuits, il eut faim.
Le tentateur s’approcha et lui dit : « Si tu es Fils de Dieu, ordonne que ces pierres deviennent des pains. » Mais Jésus répondit : « Il est écrit : L’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu. »
Alors le diable l’emmène à la Ville sainte, le place au sommet du Temple et lui dit : « Si tu es Fils de Dieu, jette-toi en bas ; car il est écrit : Il donnera pour toi des ordres à ses anges, et : Ils te porteront sur leurs mains, de peur que ton pied ne heurte une pierre. » Jésus lui déclara : « Il est encore écrit : Tu ne mettras pas à l’épreuve le Seigneur ton Dieu. »
Le diable l’emmène encore sur une très haute montagne et lui montre tous les royaumes du monde et leur gloire. Il lui dit : « Tout cela, je te le donnerai, si, tombant à mes pieds, tu te prosternes devant moi. » Alors, Jésus lui dit : « Arrière, Satan ! car il est écrit : C’est le Seigneur ton Dieu que tu adoreras, à lui seul tu rendras un culte. »
Alors le diable le quitte. Et voici que des anges s’approchèrent, et ils le servaient.
Evangile selon Saint Matthieu 4,1-11, traduction liturgique
Isaac de l’Etoile est un abbé cistercien d’origine anglaise, entré à l’abbaye de l’Etoile près de Poitiers. Il a ensuite longtemps été abbé d’une petite abbaye sise sur l’île de Ré avant de revenir mourir à l’Etoile (1178). On conserve de lui 55 longs sermons – certains sont de véritables petits traités – dont trois commentent ce que l’Eglise célèbre en ce premier dimanche de Carême.
Premier sermon (Sermon 30) : Jésus au désert
Le premier sermon (Sermon 30) contemple Jésus qui, sitôt baptisé, est envoyé par l’Esprit au désert, où il expérimente et vainc nos tentations humaines :
Sa première étape est d’aller seul au désert : là il veut d’abord s’éprouver lui-même, lui qui allait prêcher aux autres ; il veut accomplir lui-même ce qu’il allait enseigner aux autres ; il veut triompher d’abord lui-même de la chair, du monde, du diable, contre lesquels il allait exhorter les siens à combattre.
Isaac de l'Etoile, Sermon 30, § 6
Et Isaac de s’en prendre contre les moines (ou les pasteurs) qui imposent des charges et des combats aux autres sans s’y aventurer eux-mêmes, à l’inverse de l’exemple laissé par le Christ :
Jésus-Christ enseigne ce qu’il accomplit, selon la parole : « ce qu’il commença à faire et à enseigner » (Ac 1,1). Il prêche ce qu’il est lui-même, disant : « Apprenez de moi, car je suis doux et humble de cœur. » (Mt 11,29) Il rassemble son armée là où il a d’abord remporté la victoire : « Confiance, dit-il, j’ai vaincu le monde » (Jn 16,33). Lors de ce premier assaut, luttant seul à seul dans la solitude, il triomphe en secret de l’ennemi commun et singulier du genre humain ; par son triomphe il l’a affaibli et, ainsi affaibli, l’a rendu pour les siens facile à vaincre et dépourvu de vigueur.
Isaac de l'Etoile, Sermon 30, § 7-8
Et Isaac commente chacune des trois tentations : face à la convoitise de la chair, qui consiste à se donner à soi-même un réconfort qui n’est pas reçu de Dieu par les médiations naturelles, Jésus répond par la sobriété et l’écoute de la Parole de Dieu ; face à l’orgueil de la perfection (exhiber sa vertu et sa maîtrise de soi), il répond par l’humilité en restant dans l’ordinaire, sans rechercher des manifestations supranaturelles ni asservir des forces supérieures (les anges) à des lubies (se jeter dans le vide). Puis il en vient à la troisième tentation :
Il écrase aussi le puissant dragon de l’ambition du siècle et de l’orgueil de la vie qui n’est pas du Père mais du monde, lorsque par amour de la pauvreté, il repousse avec mépris tous les royaumes du monde et sa gloire qui lui étaient offerts.
Isaac de l'Etoile, Sermon 30, § 12
Et Isaac de résumer son propos :
Tels sont le vainqueur, la victoire, le vaincu. Par la sagesse il vainc la ruse ; par l’abstinence, la gourmandise ; par l’humilité, la vaine gloire ; par la pauvreté, l’ambition du siècle.
Isaac de l'Etoile, Sermon 30, § 13
Face à cela, le diable – le dragon, ainsi que le désigne Isaac – ne peut rien : il n’a pas de prise sur cet homme, et ne peut s’introduire en lui. Il s’en va donc, comme dit l’évangéliste Luc, jusqu’au temps de la Passion où il se montrera avec la cruauté du lion, et Jésus sera trahi, condamné, crucifié, mais :
[Jésus] triomphe du lion par la force de la patience, [lui] qui a triomphé du dragon par la circonspection et la prudence.
Isaac de l'Etoile, Sermon 30, § 13
L’occasion était trop belle pour Isaac, qui s’adresse à des moines vivant sous la Règle de Saint Benoît, lequel invite à « participer par la patience aux souffrances du Christ pour mériter de lui être associés dans son Royaume » (RB, Prologue v. 50), et il se lance dans un éloge de la patience :
De toutes les vertus, la patience est la plus grande : par elle les âmes se possèdent (Lc 21,19), même quand les corps sont sacrifiés dans les mains des persécuteurs ; par elle, au témoignage de la Vérité, la bonne terre porte tout son fruit (Lc 8,15). C’est d’elle que l’Apôtre déclare : « La patience vous est nécessaire pour que, faisant la volonté de Dieu, vous bénéficiiez des promesses » (He 10,36). C’est par elle, comme le dit le bienheureux Jacques, que l’œuvre est parfaite (Jc 1,4). Elle-même comprend deux vertus : la tempérance et la force ; l’âme qui les possède devient par elle sobre et forte, dans la prospérité et dans l’adversité, soit contre les démangeaisons impures de la chair et le surgissement intérieur des vices, soit au-dehors contre la luxure et les cruautés du siècle.
Isaac de l'Etoile, Sermon 30, § 14
Isaac conclut enfin par une brève prière : la patience dont il s’agit n’est pas le fruit de l’effort humain – bien qu’il faille une certaine application pour la recevoir – elle est don de Celui qui pour nous l’a vécue le premier, en sorte que nous puissions à notre tour la vivre avec Lui et pour Lui :
Daigne-nous en faire la grâce pour compatir avec lui et pour lui, celui qui dans sa patience a souffert pour nous, le Christ Jésus qui avec Dieu le Père et l’Esprit-Saint vit et règne, Dieu, dans tous les siècles des siècles. Amen.
Isaac de l'Etoile, Sermon 30, § 15
Deuxième sermon (Sermon 31)
A venir !
Troisième sermon (Sermon 32)
A venir !
POUR ALLER PLUS LOIN...
- Isaac de l'Etoile, Sermons I, Sources Chrétiennes n° 130, Les Editions du Cerf, Paris.
- Isaac de l'Etoile, Sermons II, Sources Chrétiennes n° 207, Les Editions du Cerf, Paris, 1974.
- Isaac de l'Etoile, Sermons III, Sources Chrétiennes n° 339, Les Editions du Cerf, Paris.